mardi 4 décembre 2018

Telecharger Une vie en pointes ebook gratuit de Ghislaine Thesmar

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« J’ai toujours vécu par et pour la danse.
Je me suis toujours efforcée de ne pas perdre le fil qui m’a aidée à devenir une interprète, et pas uniquement une danseuse qui enchaîne les pas, les uns après les autres, si parfaite qu’en soit l’exécution.
J’ai vécu pour ces instants magiques où la danse confine à l’universel et à l’absolu. » G. T.
« Tu es le ballet de mon cœur à toi seule, l’étoile qui a allégé ma vie. »
-Gérard Depardieu 
Le récit d’une danseuse étoile exceptionnelle. 
Un voyage qui saura ravir tous les amateurs de danse classique.





 En fait, j’ai été un enfant « de remplacement ». Celui qu’aurait dû être mon frère aîné est mort pendant sa naissance. Au même moment, le port de Shanghai était bombardé par les Japonais et il n’y avait plus aucun médecin à l’hôpital. Lorsque je suis arrivée dans ce monde deux ans plus tard, je n’étais qu’une fille. Comme on ne souffre pas de ce que l’on ne connaît pas, j’ai trouvé que ma situation d’enfant unique m’était plutôt favorable. J’étais convaincue que le monde m’appartenait et n’attendait que moi ! Mais la vie vous ramène très vite à la réalité… Qu’importait l’univers des grands alors que le monde m’appartenait et n’attendait que moi ! J’en ai pris conscience dès mon plus jeune âge, mais tout bascula une nuit d’hiver de 1957 à Fédala. J’avais 14 ans et, à cette époque, nous vivions dans cette ville marocaine du bord d’océan qui, plus tard, prendrait son nom actuel de Mohammédia. Je suivais les cours de danse au conservatoire de musique et de danse de Casablanca.

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Deux classes de danse classique s’y faisaient concurrence. La première était dirigée par une Italienne, Mme Patti, et la seconde par une Française, Sonia Bessis, ex-danseuse de l’Opéra-Comique, qui avait été formée par deux grands professeurs, Léo Staats et Gustave Ricaux. Je pris donc mes premiers cours avec cette femme ravissante, débordante d’énergie, qui nous transmettait la plus pure tradition de l’École française de ballet ; en cela nous avions beaucoup de chance. Sonia Bessis ne se contentait pas de donner des directives et des indications, elle préférait danser avec ses élèves, ce qui nous permettait de bénéficier d’une démonstration parfaite de ce que nous devions faire… si on y parvenait. Elle avait une petite batterie étonnante. Je la vois encore nous lancer, tout en les réalisant, quelques figures de base : « Brisé volé cabriole devant, brisé volé cabriole en arrière, brisé volé devant, brisé volé derrière, assemblé derrière et un magnifique entrechat six.

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Son phrasé était aussi rapide que son mouvement et il n’était pas rare qu’elle fasse six à sept pirouettes sur le cou-de-pied avec un brio extraordinaire. Sonia Bessis estimait que j’avais des dispositions… même si j’étais déjà un peu âgée pour envisager une carrière dans ce domaine. Autant dire qu’elle eut une influence prépondérante sur mon apprentissage de la danse. Mais cela ne suffit pas à me décider… Premier émerveillement C’était sans compter avec le choc que provoqua en moi la projection de quatre films en couleurs proposés par l’ambassade d’Union soviétique dans le cadre d’une vaste campagne de propagande qu’elle menait alors grâce à cette langue universelle qu’est la danse.

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Certes, les ballets qui étaient proposés étaient accompagnés d’un commentaire aux inflexions lyriques qui faisaient sans doute l’apologie du régime… Peu nous importait ! Seules comptaient les noces de la musique et de sa chorégraphie dans un espace qui leur donnait une dimension exceptionnelle, un peu comme si nous étions au premier rang du Bolchoï de Moscou où avaient été réalisés ces films d’une étonnante qualité tant esthétique que technique. Heureusement ma professeure avait été informée de cet événement ; elle en parla à ma mère, qui n’eut pas de mal à convaincre mon père de nous emmener à Rabat pour assister à cette projection en Kinopanorama. Personne ne savait au juste de quoi il s’agissait ! Nous n’avions pas eu encore l’occasion d’assister à une séance de ce type, mais des amis de mes parents nous avaient dit à quel point cette nouvelle technique de projection était saisissante de vérité. L’écran immense et incurvé permettait de restituer la vie en enveloppant littéralement les spectateurs. Nous allions vivre, sans le savoir, les prémices du Cinémascope.

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Une caravane de voitures fut organisée pour ce déplacement, qui prit l’allure d’une véritable cure de danse, durant deux après-midi, avec trois films par séance restituant l’intégralité de prestigieux ballets comme Le Lac des cygnes, Les Sylphides, Roméo et Juliette et leur légende d’amour qui paraissait très contemporaine pour l’époque n’était en fait que néoclassique. Par le miracle du cinéma, nous accédions au Bolchoï et à ses plus brillantes étoiles et surtout à Oulanova, qui deviendrait et resterait mon idole ; j’aurais bien plus tard l’occasion de travailler avec elle. Ce jour-là, elle me toucha au point de me faire découvrir une véritable forme d’élévation spirituelle, que je ressentis avec intensité au plus profond de moi. Nous étions sortis littéralement subjugués de cette projection. À telle enseigne qu’une partie de la nuit suivante les projections furent consacrées à des commentaires dithyrambiques et des explications de Sonia Bessis qui, elle-même, ne tarissait pas d’éloges sur les prestations de ces danseuses et danseurs soviétiques au talent et à la technique inégalables.

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Personnellement, je me tenais un peu à l’écart de ces discussions d’adultes qui prenaient parfois des allures de propos de salon dans des froissements de toilettes et des tintements de cristal champagnisé. J’étais loin de ces ivresses verbales. Je ressentais comme un tournoiement, un envol intérieur dont je n’aurais su exprimer les effets sinon ceux d’une plénitude que je n’avais jamais éprouvée auparavant. Les yeux mi-clos, le cœur palpitant, je revoyais Galina Oulanova danser sur cette musique de Chopin qui s’égrène encore dans ma mémoire. Je ne savais pas grand-chose d’elle à cette époque. Ni qu’elle était une des danseuses les plus talentueuses de sa génération, ni qu’elle avait été la première ballerine à recevoir le prestigieux titre de ballerina assoluta, alors qu’elle n’avait que 18 ans. Une seule chose s’imposait à moi : elle incarnait l’élégance et la grâce absolues dans sa manière de se déplacer, de danser en mouvements suaves et déliés.

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l’impression d’un ralenti. Elle évoluait dans une chorégraphie aérienne au-dessus du sol, tel un oiseau libéré de toute pesanteur et dont le corps maîtrisé donnait sa graphie spatiale à la musique. Rien à voir avec la coquetterie décorative que j’avais parfois ressentie dans mes propres exercices ou dans les prestations de gamines ayant plus de technique et d’expérience que moi. Cette grande ballerine maîtrisait son art jusqu’à la limite de la désincarnation. J’éprouverais, ultérieurement, cette égale sensation avec la cantatrice Elisabeth Schwarzkopf et ce que je nommerais, plus largement, la grande féminité triomphante : cette toute-puissance qui ne se départit jamais de sa fragilité. Pour l’heure, je demeurais pétrifiée et pourtant en mouvement dans les séquences que je me projetais, les yeux clos. Je revoyais en boucle le pas de deux des Sylphides de Fokine sur la musique de Chopin. Les rêveries d’un poète, le décor et l’atmosphère romantiques n’étaient pas seuls à susciter en moi une pareille émotion.

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Cette Chopiniana allait littéralement bouleverser ma vie, désormais habitée par cette magie indicible qui n’était pas seulement liée au ballet. Rentrée chez nous, je ne parvins pas à m’endormir. Tard dans la nuit, je montai sur la terrasse qui dominait notre jardin, magnifiquement dessiné par Majorelle, dont les bosquets de verdure et de fleurs bleues s’agrippant à quelques raies de lumière annonçaient les rives de l’océan. Tout ce monde végétal dansait sous une brise légère mais froide, et une lumière de projecteur voilée descendait d’une lune pleine caressant les crêtes des vagues se brisant sur les rochers. Le Nocturne de Chopin, les longues arabesques d’Oulanova s’imprimèrent dans ma mémoire. La forte mer s’opposait à une nuit claire et sereine dans cette rencontre des contraires qui évoquait violence et calme, ardeur et paix. Des décennies plus tard, je me souviens encore très clairement de cette harmonie, de cette perfection cosmique me ramenant à l’éblouissement ressenti devant cet écran magique et se perpétuant.

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La nature menant son ballet sous mes yeux semblait porter le même témoignage d’une juxtaposition harmonieuse entre le ballet et la mer, le ciel, la végétation. Pour autant, je ne peux pas dire que cette révélation intense fut directement liée à un désir de danse. Je n’en faisais sérieusement que depuis un an, et sans doute m’étais-je rendue à l’argument de mes parents selon qui il ne s’agissait que d’un passe-temps, d’une activité bourgeoise nécessaire au bon maintien des demoiselles de bonne famille. J’aurais pu faire aussi bien de l’équitation ou du golf. Je ne me posais plus de questions… Au cœur de cette nuit marocaine, tout devenait simple, et je me transposais dans un enveloppement intense qui me commandait d’appartenir désormais à cet univers particulier. Je n’avais qu’une idée fixe : atteindre cet éblouissement… sans savoir définir ce que je voulais faire au juste, ni par quel biais, encore moins comment y parvenir. Je n’avais pas de perspective autre que celle de perpétuer ce goût d’éternité… ce qui ne manquait pas de prétention pour l’adolescente que j’étais. À partir de ce moment-là, je n’eus plus de doute ni d’angoisse. J’appartiendrais à cet univers spirituel et cosmique englobant tout ce que je souhaitais exprimer et qui était enfoui en moi.

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Ce fut comme un prolongement de ce qu’avait déjà suscité la musique que j’écoutais en même temps que mon père, qui baignait dans cet art dont il aurait souhaité faire son métier. Il en écoutait dès qu’il avait un moment de loisir. Je tendais également l’oreille, me laissais habiter par ces notes, ces harmonies nouvelles. Je me sentais bouleversée et j’éprouvais le besoin de partager ce trouble, mon songe d’une nuit d’hiver. Une seule personne pouvait entendre et comprendre mon trouble : c’était Sonia Bessis ! Elle ne parut pas étonnée et comprit immédiatement que ces révélations constituaient un socle important pour cultiver et conforter des aptitudes à la danse qu’elle avait déjà décelées en moi. Elle parvint à convaincre ma mère qu’il me fallait aller plus avant dans ma formation et que je lui sois confiée durant une quinzaine de jours, à la fin de l’été, à Paris, alors que mes parents rentraient au Maroc à la fin de leurs vacances. Les perspectives de ma professeure étaient autrement plus audacieuses : elle avait décidé de me préparer au concours d’entrée du Conservatoire supérieur de la danse de Paris. Elle me fit donc travailler intensément, estimant que mes faiblesses techniques seraient compensées par ma volonté, par ma créativité et par d’autres qualités qu’elle devinait en moi. Elle comptait également sur la bienveillance de son amie Solange Schwarz, la redoutable enseignante du Conservatoire, dont le jugement déciderait de mon admission ou de mon rejet. Premiers cours de danse à La Havane Entre chacune des sessions de préparation, je me remémorais mes premiers pas de danse à Cuba en 1948 où mon père, qui entamait sa carrière diplomatique, venait d’être nommé après son premier poste en Chine. À l’instar de toutes les petites filles de La Havane, mes parents m’avaient inscrite à un cours de danse.


J’avais comme professeure Cuca Martinez, la sœur d’Alicia Alonso, la très célèbre danseuse cubaine qui allait fonder, l’année suivante, le Ballet national de Cuba dont elle prendrait également la direction quelques années plus tard. Cuca Martinez était une dame assez chic, qui ne devait pas tarder à épouser un Américain et à s’installer à Miami… Cela dit, son enseignement n’avait rien d’exceptionnel : elle paraissait s’ennuyer en face de nous qui, dans nos petits uniformes noirs réglementaires, subissions ses saillies et ses hurlements. Je revois le studio tout en longueur et moi, à la barre, ménageant mon équilibre encore précaire sur le parquet glissant. Pendant ce temps, maman et d’autres mères d’élèves se retrouvaient à la cafétéria du rez-de-chaussée, pour bavarder ou jouer au bridge en prenant une tasse de darjeeling. La seule obsession de ces dames était que leur progéniture apprenne la grâce du maintien afin de savoir porter plus tard une toilette et briller dans le monde par leur présence élégante de potiche. La danse n’était qu’un des nombreux éléments de ma culture générale même si elle relevait plutôt de l’expression corporelle. Autant dire que je me pliais aux exercices sans enthousiasme débordant, mais sans aucun effort. Je me revois faire des ronds de jambe en dehors, puis en dedans, avec une fâcheuse tendance à confondre les premiers et les seconds. Néanmoins, et sans en être consciente, j’apprenais une nouvelle écriture du corps par le biais de ces dessins géométriques, ces positions d’équilibre, ces mouvements de bras et de jambes.

J’apprenais en les pratiquant les noms des pas et leurs enchaînements : l’en-dehors, le balancé, le saut de chat, le chassé, le ballotté et toutes ces bases essentielles dans cet art complexe qu’est la danse. La technique seule m’aurait paru rébarbative mais je l’assimilais d’autant plus volontiers que j’étais portée par la musique. Les exercices auxquels nous étions soumises étaient extrêmement physiques mais j’éprouvais, tout de même, un certain plaisir dans cette tension induisant une harmonie que je maîtrisais. Je ressentais un réel bonheur à me déplacer, à trouver les positions justes, à faire des transferts de poids et… à obtenir l’approbation de la professeure – ce qui constituait un encouragement à aller encore plus loin, à me dépasser tout en épousant la musique. Mon corps devenait une partition et un archet au service d’un art nouveau et parfait pour moi, répondant harmonieusement à toutes les sollicitations. Pas question de faire une faute ; je m’appliquais ! Je parvenais à plier mon corps à l’expression souhaitée avec aisance, harmonie et beauté. Le summum étant de jouer avec la gravité en maîtrisant ses pesanteurs. Mais j’étais encore trop petite pour savoir tout raconter avec et par mon corps. Comme l’écrivit si justement Milan Kundera : « Danser dans une ronde est magique ; la ronde nous parle depuis les profondeurs millénaires de la mémoire. » Je n’en possédais pas encore suffisamment… Je me contentais d’appliquer un principe simple que je m’étais inventé comme une règle de vie : même si ces exercices ne me semblaient pas très naturels, il me fallait m’y soumettre, m’y plier… comme au reste.

À l’époque on ne nous demandait pas notre avis ! Nous subissions une éducation immuable programmée depuis des lustres et face à laquelle nous n’avions pas à émettre la moindre opinion. L’objectif final n’était pas de nous faire entrer à l’Opéra mais de nous inculquer les bonnes manières. Ce qui ne nous empêchait pas, dès le cours terminé, de nous ruer au Carmelo pour déguster une énorme glace dont le trésor caché était une noix que nous croquions avec un bonheur redoublé ! Je me souviens également du Pro Arte Musical situé dans une vieille maison coloniale à Cuba. Au bout d’un long couloir, nous débouchions sur une sorte de hangar très haut de plafond transformé en studio de danse. L’endroit était sombre malgré les grandes baies ouvertes qui, sur un seul côté, laissaient entrer une lumière parcimonieuse. Un piano se trouvait là, posé sur une petite estrade. Un miroir faisait face à l’ouverture et à un mur entièrement tapissé de photos… aussi bien des clichés de galas de danse, de petits rats en tutu, que de la ville. Je devais y retourner vingt-cinq ans plus tard, les photos avaient changé : on y voyait désormais des clichés d’Alicia Alonso, de Fidel Castro et du Che. Le studio donnait sur un large patio carrelé de superbes azulejos bleus, verts et jaunes, avec sur trois des côtés des bancs de bois. L’ensemble évoquait un cloître avec, en son milieu, une petite fontaine mesurant son filet d’eau. De là, une porte poussée, on entrait littéralement dans la jungle, dans cet ailleurs, dans cet autre part du silence d’une nature éclatante et étouffante dans laquelle j’adorais jouer les exploratrices, basculant sans transition de mes livres illustrés à cette nature tout aussi étrange.

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 Mon univers me permettait d’échapper au monde des adultes, de mes parents courant de réception en cocktail, de dîner en lunch, dans ce Cuba huppé sur lequel régnait Ramón Grau San Martín qui serait évincé, l’année suivante, par le général Fulgencio Batista. L’économie de l’île était florissante, même si la corruption tenait lieu de régulateur social et d’économie complémentaire. Cependant, les temps changeaient lentement. Quand nous quittâmes Cuba en 1950, au terme de l’affectation de mon père, l’insécurité croissante n’infléchissait pas un niveau de vie qui restait aussi élevé que celui des États-Unis d’Amérique… du moins dans certaines parties de l’île comme La Havane, paradis des casinos. L’est de Cuba stagnait dans une pauvreté criante au sein d’une population constituée de paysans illettrés dont bon nombre d’immigrés haïtiens. Je n’en avais aucune conscience, mais je gardais en tête quelques bribes de conversations de mon père avec ses invités et collègues diplomates qui me donnaient à penser qu’il fallait s’attendre au pire. Les mots « corruption » et « insurrection » revenaient souvent dans les conversations des adultes. Pour autant aucun d’eux n’entrevoyait le coup d’État que fomenterait Batista, et encore moins l’irrésistible ascension de ce jeune avocat révolutionnaire et marxiste portant le curieux nom de Fidel Castro. Je gardai de ce séjour à La Havane des souvenirs impérissables. J’avais entre 5 et 6 ans, mais c’est à cette époque que j’ai commencé à savourer la quiétude qu’offre une maison résonnant des voix qui la font vivre et lui donnent son rythme jusque dans la routine des jours.

J’entends encore les bruits de la cuisine au réveil et la voix d’Anita, notre gouvernante et cuisinière, qui était toujours en compagnie d’une ou d’un ami qui, calé sur une petite chaise, lui faisait la conversation… Les Cubains adorent raconter et se raconter. Depuis ma chambre, je percevais des bribes de discussions joyeuses, d’éclats de voix, des fous rires. Ces voix un peu lointaines et pourtant familières me rassuraient… Vers 3 heures de l’après-midi, j’entendais le bruit des sabots du cheval qui tirait la charrette du marchand de glaces, précédé de tintements de cloches et d’appels à la gourmandise : « Helados ! helados ! » Un moment très excitant… Fort heureusement, il ne passait que le week-end ! Comme beaucoup d’enfants de mon âge, je n’avais aucun appétit. Impossible de finir mon assiette… Et les « C’est honteux ! Pense aux milliers de petits enfants chinois qui crèvent de faim ! » me laissaient dubitative sans jamais stimuler mon envie de manger. Cuba fut témoin de mes premières rencontres : avec la danse et avec Pedrito, un gamin blond et malicieux approché à force de scruter sa mère qui devait être handicapée et avait des comportements étranges. Comme je vivais chez moi en vase clos, j’observais cette femme depuis ma fenêtre. Un jour, y apparut Pedrito avec qui je sympathisai et qui me servit de guide dans ce pays dont la géographie se limitait pour moi aux alentours immédiats de notre maison. Je me souviens également de cette nounou noire qui me coiffait sans ménagement, me faisant hurler de douleur, et que je mordais très fort pour lui signifier mon mécontentement…

J’étais un petit animal, plus ou moins bien éduqué, formé aux bonnes mœurs ; j’évoluais dans la jungle de cet univers que je me créais avec force rêves et journaux illustrés, je dévorais des bandes dessinées. Il m’arriva ainsi de séquestrer une fillette de mon âge que j’avais minutieusement ligotée, bâillonnée et abandonnée dans le noir au fond d’un garage au seul motif qu’elle était un infréquentable cow-boy méritant les sévices de la squaw que je représentais. Sa mère et la mienne ne comprirent pas le remake de mon western… ce qui me valut une mémorable correction. Mais n’était-ce pas le lot des Indiens opprimés par les Yankees ? Je conservai de Cuba mes tout premiers souvenirs de spectacles de danse, notamment ceux donnés par Alicia Alonso qui, vingt ans plus tard, m’invita deux fois de suite à participer au Grand Festival de ballet de La Havane qu’elle organisait chaque année.

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C’est ainsi que j’ai dansé deux fois Giselle et que j’ai eu la chance de pouvoir travailler avec la présidente du festival qui n’était autre que la grande danseuse russe Galina Oulanova, que j’avais découverte sur grand écran durant mon adolescence au Maroc. Ce festival cubain me permit également de danser avec Alicia Alonso dans le Pas de quatre d’Anton Dolin. Aux esprits chagrins estimant que la danse n’est pas une véritable jouvence, j’opposerais le cas d’Alicia Alonso qui, après une longue carrière, fut célébrée le 1er janvier 2016 dans le théâtre portant son nom pour commémorer le cinquante-huitième anniversaire de la révolution cubaine. Elle portait élégamment ses 96 printemps ; lunettes sombres, pantalon rouge et foulard de la même couleur noué sur la tête, la prima ballerina assoluta, restait coquette, arborant un rouge à lèvres rose et des ongles démesurément longs et vernis.

Je revois le studio tout en longueur et moi, à la barre, ménageant mon équilibre encore précaire sur le parquet glissant. Pendant ce temps, maman et d’autres mères d’élèves se retrouvaient à la cafétéria du rez-de-chaussée, pour bavarder ou jouer au bridge en prenant une tasse de darjeeling. La seule obsession de ces dames était que leur progéniture apprenne la grâce du maintien afin de savoir porter plus tard une toilette et briller dans le monde par leur présence élégante de potiche. La danse n’était qu’un des nombreux éléments de ma culture générale même si elle relevait plutôt de l’expression corporelle. Autant dire que je me pliais aux exercices sans enthousiasme débordant, mais sans aucun effort. Je me revois faire des ronds de jambe en dehors, puis en dedans, avec une fâcheuse tendance à confondre les premiers et les seconds. Néanmoins, et sans en être consciente, j’apprenais une nouvelle écriture du corps par le biais de ces dessins géométriques, ces positions d’équilibre, ces mouvements de bras et de jambes.

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J’apprenais en les pratiquant les noms des pas et leurs enchaînements : l’en-dehors, le balancé, le saut de chat, le chassé, le ballotté et toutes ces bases essentielles dans cet art complexe qu’est la danse. La technique seule m’aurait paru rébarbative mais je l’assimilais d’autant plus volontiers que j’étais portée par la musique. Les exercices auxquels nous étions soumises étaient extrêmement physiques mais j’éprouvais, tout de même, un certain plaisir dans cette tension induisant une harmonie que je maîtrisais. Je ressentais un réel bonheur à me déplacer, à trouver les positions justes, à faire des transferts de poids et… à obtenir l’approbation de la professeure – ce qui constituait un encouragement à aller encore plus loin, à me dépasser tout en épousant la musique. Mon corps devenait une partition et un archet au service d’un art nouveau et parfait pour moi, répondant harmonieusement à toutes les sollicitations. Pas question de faire une faute ; je m’appliquais ! Je parvenais à plier mon corps à l’expression souhaitée avec aisance, harmonie et beauté.

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