mardi 6 novembre 2018

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Les Gardiens du Temps PDF


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Mes six sens sont toujours opérationnels, mais je suis incapable de voir au-delà d’Estelle. Par le biais de ses remarques, j’apprends que les jeunes se montrent assidus. Ils s’amusent également beaucoup, puisque des rires fréquents me parviennent. Grâce aux encouragements de ma professeure, j’ai l’impression de progresser. Je m’emmêle beaucoup moins les pieds, et mes mouvements sont plus fluides. Lorsque le cours se termine, la brume qui m’enveloppait se dissipe enfin. Tandis qu’Estelle s’éloigne en direction de la sono, les jeunes vont récupérer leurs affaires et quittent la salle. Je reste au milieu de la pièce, les bras ballants, jusqu’à ce que la musique s’arrête et que j’entende une voix familière. — C’est donc à ça que tu t’amuses ! Mon père, dans toute sa splendeur ! Le dos appuyé contre un mur, les bras croisés, il me dévisage durement. J’ignore s’il est ici depuis longtemps, mais j’imagine qu’il en a assez vu. Moi, en bras de chemise, les pieds nus, le front suant et certainement l’air un peu perdu ! Je me ressaisis vite. Comme chaque fois que je suis en sa présence, je carre les épaules et rabats sur mon visage le masque glacé de l’indifférence. Très jeune, j’ai appris qu’il ne fallait pas lui dévoiler ses faiblesses. Il n’a toujours eu que mépris pour les larmes et les jérémiades. Je m’apprête à lui asséner une réplique cinglante, mais l’intervention d’Estelle me coupe dans mon élan.

Les mains sur les hanches, elle se campe devant lui. Je dois bien reconnaître qu’elle ne manque pas de cran. Mon père la dépasse d’une tête. Avec les années, il s’est épaissi. Son front dégarni et ses yeux sombres lui donnent un aspect encore plus sévère que dans mes souvenirs d’enfance. Pourtant, Estelle ne paraît pas s’en inquiéter. J’avoue que ce tableau fait plaisir à voir. Tout ce qui est de nature à contrarier mon père me ravit. En revanche, je n’avais pas prévu sa réaction. Au lieu de se présenter fièrement, ainsi qu’il en a l’habitude, il éclate de rire.

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Dans quelques heures commencera mon travail au Mandella. Et une journée de dingue débutera. En ce jour de marché, les clients afflueront en masse au bar. Il me faudra alors cravacher dur, puisque Julie a un poil dans la main et que Nicole n’aime pas servir en salle. Je dois être devenue folle pour accepter de demeurer dans cette réserve. Oui, c’est ça, je suis devenue cinglée ! Complètement siphonnée ! Parce qu’il n’y a pas d’autres mots pour désigner une personne qui a eu en sa possession un téléphone et n’a pas cherché à l’utiliser. Hier, après le départ des jeunes et du Grand Chef, il ne restait plus que Curtis et moi dans la salle de danse. Je sais que je devrais continuer d’appeler monsieur « Tue-l’amour » par ce surnom. Mais je l’ai trouvé si touchant – bourru, mais néanmoins touchant – pendant la leçon de danse que je ne peux décemment plus l’affubler de ce sobriquet. Donc, nous étions seuls. Debout l’un en face de l’autre, nous n’avions pas bougé depuis que son père avait quitté la pièce. Lui, la chemise trempée qui collait à ses muscles saillants. Moi, happée par son regard revolver.

Sur ces mots prononcés avec gravité, il a attrapé l’une de mes tresses et l’a fait glisser entre ses doigts. Aussitôt, une boule s’est formée dans ma gorge, et j’ai frissonné de tout mon corps. Pourtant, ce n’était pas comme s’il m’avait demandé de lui faire une gâterie à l’arrière de son véhicule de service. De peur qu’il ne lise dans mes pensées, je me suis reculée. Il s’est accroché à ma tresse et a suivi le mouvement, m’empêchant ainsi de mettre une distance salutaire entre nous. Oh non ! Il ne devait surtout pas s’apercevoir que je mourais d’envie de lui sauter dessus. Pas question de se faire encore traiter d’allumeuse ! Je me suis donc empressée d’avaler ma salive et de formuler une réponse pertinente. — Ça dépend des fois ! Si tu veux, on en reparlera quand tu m’auras rendu mon portable ! Sans me quitter des yeux, il a relâché ma tresse et m’a caressé une joue. Une telle tension régnait entre nous qu’elle m’a ôté tout esprit de rébellion. Du coup, je l’ai laissé promener ses doigts sur ma peau à vif. Mon visage tout entier a viré au rouge. Rouge framboise : c’est la couleur que reflétait le grand miroir.

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Souhaitant me soustraire à son odeur entêtante, je me suis dirigée vers la sortie pendant qu’il récupérait ses affaires. Malgré tous mes efforts pour l’ignorer, son parfum musqué qui imprégnait mon corsage a continué de me harceler. Je n’ai pu m’empêcher de penser à celui du Cornichon. Un mélange de vétiver et d’agrumes dont il s’aspergeait à longueur de journée. Il ne m’avait jamais causé la langueur que j’ai cru ressentir l’instant d’avant. En passant près d’un banc, j’ai trouvé un téléphone portable que l’un des jeunes avait probablement égaré. J’aurais pu le fourrer dans ma poche et attendre d’être seule pour appeler un garage digne de ce nom. Oui, j’aurais dû ! On m’aurait envoyé une dépanneuse, ce qui m’aurait permis de rentrer chez moi. Ainsi, jamais plus je n’aurais entendu parler de Mendake et de ses habitants.

Mais il y avait Nicole, dont l’amitié me faisait chaud au cœur. Sa famille, si accueillante. Martha, enceinte jusqu’aux dents et qui ne trouverait pas de nouvelle serveuse avant un bon bout de temps. Comment réussirait-elle à se débrouiller sans moi ? Et que dire de ces jeunes qui se réjouissaient à l’idée de danser au pow-wow de leur réserve ? Moi partie, ils devraient y renoncer. Sans omettre Curtis, cet homme un peu sauvage et carrément pousse-au-crime tant il est sexy, qui a fait irruption dans ma vie. Pas de la meilleure façon qui soit, je vous l’accorde. Tout ça pesait lourd dans le plateau d’une balance en comparaison de ma chère liberté.

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Ah bon ? Sans blague ! Je n’y ai pas cru un seul instant. Blottie au creux de mon lit, je me repasse la scène en boucle. Nous ne nous sommes plus adressé la parole jusqu’à ce qu’il me dépose chez Nicole. Un simple échange de « À demain » a clos cet épisode désastreux. Avais-je besoin de lui dévoiler les facettes les plus sordides de ma vie ? Je suis persuadée que, maintenant, il me voit comme une ratée. Oh, et puis zut ! Je m’en fous. Je me suis réveillée un peu plus tôt que d’habitude ce matin. Le jour ne s’est pas encore levé, mais je n’ai pas envie de me rendormir. Pourtant, je sais que le petit déjeuner ne sera pas servi avant deux bonnes heures. Il faut que j’aille me dégourdir les jambes. Histoire d’évacuer ce trop-plein de pensées déprimantes ! Je me dépêche d’enfiler un survêtement de sport, puis je sors de la maison. Dehors, une pâle clarté tombée d’un ciel livide enveloppe le quartier. Aucun nuage n’en ternit la pureté. Il fera beau et chaud aujourd’hui.

Plutôt que de remonter la rue en direction de l’église, je choisis de diriger mes pas vers le parc de la Falaise. Hier soir, Nicole a honoré sa promesse de me le montrer et m’a conduite jusqu’à la cascade Kabir Kouba. Nous y avons croisé beaucoup de gens – principalement des habitants de Mendake. Certains allaient se baigner, d’autres profitaient de la fraîcheur des lieux pour faire leur promenade quotidienne. En cette heure matinale, je suis prête à parier qu’il n’y aura pas grand monde. Je m’enfonce donc dans la forêt jouxtant la maison de Nicole. Très vite, je constate que je suis bien la seule à emprunter le sentier qui descend jusqu’à la rivière Akiawenrahk. Sous la frondaison des grands arbres, je n’y vois pas très clair. La main sur la rampe en bois qui balise le chemin, je me laisse guider par le bruit uniforme de la cascade. À mesure que je m’en rapproche, la pénombre s’estompe. Ma route s’éclaire de lueurs bleuâtres que l’écume luminescente de la chute d’eau épanche.

Bientôt, j’arrive au pied de la cascade. Il y règne un vacarme assourdissant. Des trombes d’eau dégringolent du haut de la falaise en un large rideau étincelant de blancheur bleutée. Elles s’écrasent vingt mètres plus bas sur des amas de rochers et viennent gonfler la rivière. De fines gouttelettes échappées de la colonne d’eau écumeuse éclaboussent mon visage. C’est très revigorant. Cet échantillon de nature à l’état brut m’inspire un tel sentiment de liberté que, les bras levés au ciel, je tourne sur moi-même en esquissant quelques pas de danse.

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