vendredi 19 octobre 2018


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Je me retournai pour interroger, féliciter ou encore partager mon émotion avec David, mais seul le rideau rouge se trouvait derrière moi, imperturbable dans sa « grandiosité ». J’avançai alors à pas craintifs vers chacune des images qui représentaient une partie de mon âme. Cet homme, si jeune fut-il, avait mis le doigt sur toutes mes contradictions, mes angoisses, mes peurs, mes fantômes et mes joies. Pour la toute première fois de ma vie, quelqu’un lisait en moi comme dans un livre ouvert. J’en fus chamboulée et littéralement bouleversée. Je ne pouvais détacher mon regard des images que je scrutais une à une en prenant le temps de ressentir les émotions qu’elles m’apportaient. Les Polaroid étaient installés de façon à ce que la visite se fasse comme un chemin de vie. Mais le coup de grâce arriva au tout dernier cliché qui m’attendait, seul, dans un coin, au niveau de ce que j’imaginais être la sortie. Cette image m’envoya la réalité en pleine figure et il allait falloir que je change mes plans…



J’avais besoin de prendre l’air. J’avais besoin de respirer afin de m’oxygéner les idées. Mais je n’avais sûrement pas besoin de recevoir ce SMS de Martin qui voulait s’assurer que j’avais bien reçu et pris connaissance du mail à propos de la tournée. Oui, je l’avais reçu et non, je n’avais pas répondu à June. J’avais bien d’autres chats à fouetter et surtout, tout cela me semblait à présent à des années-lumière. Je n’en revenais pas. J’avais l’impression d’être ici depuis des mois et des mois, et de partager le quotidien de toute la maisonnée depuis toujours…
Sans m’en rendre compte, j’avais marché d’un bon pas, si bien que j’étais déjà arrivée sur le trottoir en face de la maison. Les fenêtres de la cuisine donnant sur la rue, je tentai de me faire la plus discrète possible afin de pouvoir observer la scène qui se jouait à quelques mètres de moi… Je constatai avec stupeur que Raphaël avait dit vrai : Emma était bien à la maison et partageait un moment de création culinaire avec Rose. Les deux femmes semblaient très bien se connaître.

Emma et moi nous retournâmes vers lui en même temps. Depuis quand répondait-il pour moi ? Ceci dit, vu la réaction d’Emma, sa mine renfrognée et sa nervosité grandissante, je ne pus que me réjouir à l’avance… « Maggy la dragonne » reprenait du pouvoir… Le dîner fut tout simplement surprenant. Déjà, parce que le whisky de George avait fait son effet et que mon rhume s’était gentiment mis en veille. Ensuite parce que je pus compter sur le soutien sans faille de Raphaël mais aussi, étonnamment, de David. Lui et moi n’avions pas encore eu la chance de parler de son exposition, mais son dernier Polaroid me hantait. Était-ce d’ailleurs pour cela qu’il jouait dans mon camp contre Emma ? Avait-il une dent contre elle ? Était-ce dans son plan de guerre contre Léo qui lui reprochait son comportement vis-à-vis de Rose ? Impossible à savoir… Mais cela me soulagea fortement, surtout quand Emma sortit l’artillerie lourde et se mit à me parler de Martin… Comment cette femme, inconnue jusqu’à peu encore, connaissait aussi bien mon passé, ma vie, mon quotidien ? – J’imagine que vous n’allez quand même pas le laisser partir comme ça ? Votre galerie a besoin de lui et… – Je viens de décrocher une tournée internationale pour notre nouveau projet, donc effectivement, Martin exposera moins « à domicile » si je puis m’exprimer ainsi.

Incroyable comme cette femme avait un physique qui ne correspondait pas du tout à son caractère. Elle semblait de prime abord si fragile, si perdue, qu’elle aurait presque pu m’attendrir. Mais quand son regard se posait sur moi, elle me glaçait le sang ! Ce furent précisément les derniers mots qu’elle m’adressa. Elle passa la fin du dîner à m’ignorer avec une prestance époustouflante. Jusqu’au couperet final et sans faille de Léo. – Parfait. Cela signifie que, pendant cette tournée internationale, nous aurons probablement la chance de pouvoir exposer nos artistes en herbe comme vous me l’avez si gentiment proposé l’autre jour ? Le regard de David passa de Léo à moi dans un va-et-vient empreint d’excitation. Emma se décomposa. Betty me dévisagea, probablement surprise d’apprendre mon idée par la bouche de Léo. Raphaël m’envoya un joyeux coup de coude. Rose se leva pour aller chercher le fameux pudding. Et je plongeai dans le regard profond de cet homme qui ne cessait de me surprendre.

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Ma seule et unique chance de mener à bien ce projet était de proposer à Léo un premier catalogue des œuvres pouvant être exposées. Bien évidemment, nous n’étions qu’à la moitié du stage, mais certains travaux témoignaient déjà d’un talent inouï. Après une matinée chargée, je profitai de mon après-midi libre pour répertorier les jeunes artistes qui étaient déjà en mesure de présenter des choses intéressantes. David figurait en haut de ma liste, bien évidemment, suivi de près par le duo de charme Akio et Megan. Souhaitant également inclure des élèves de Raphaël, je me rendis dans sa salle de cours pour le lui proposer. La porte était juste entrouverte, ce qui n’était pas dans ses habitudes, lui qui aimait « laisser l’accès libre à tout le monde et surtout aux bonnes ondes »… Je m’approchai et toquai doucement. Pas de réponse. Peut-être était-il sorti ? Peut-être voulait-il être au calme pour créer ? Je tentai ma chance une seconde fois. Rien… J’entrai, bien décidée à avancer sur mon dossier, quand je tombai nez à nez avec Raphaël et Betty, enlacés et s’embrassant à pleine bouche avec avidité. Une sensation de joie mêlée de gêne m’envahit. Je n’avais rien à faire ici et je ne voulais surtout pas être découverte. Fort heureusement, les amants étaient tellement concentrés sur leur étreinte que je pus reculer à pas de loup, sans qu’ils ne se rendissent compte de quoi que ce soit.

Il stoppa, me fit face. Ses yeux vairons me troublèrent. Il s’approcha et me prit contre lui. Je restai les bras ballants, n’osant lui rendre son étreinte, bien que ce contact me chamboulât plus que je ne l’aurais jamais imaginé. En arrivant au bout de la rue, toujours sous l’effet des émotions partagées avec David, je découvris un taxi garé devant la maison. Léo sortit avec une valise. Partait-il ? Je sentis une pointe de panique me transpercer, quand Emma sortit à son tour de la maison. Mais non ! Elle partait ! La panique fut rapidement balayée par une vague de soulagement. À moins qu’ils ne partent ensemble ? ! Impossible… Je ne parvenais plus à faire le moindre pas et j’assistais à la scène, nerveuse et impatiente de connaître la fin… Après de longues et interminables secondes, Léo mit la valise dans le coffre du taxi, ouvrit la porte arrière, mais ne monta pas. Je fus soulagée, mais pour un temps seulement. Emma arriva derrière lui et se colla contre son dos de tout son corps. Mon pouls s’accéléra et le ciel me tomba sur les épaules. Le temps suspendit sa course. Léo ne bougeait pas. Puis il finit par se retourner et la prendre contre lui, tout contre, au creux de ses bras. Je crus défaillir quand il lui embrassa les cheveux. Les larmes montèrent… Je compris alors qu’il était grand temps d’accepter et d’agir si je ne voulais pas perdre cet homme, qui avait pris une place considérable dans ma vie et dans mon cœur.

Finalement, après des heures de négociation et d’explications alambiquées, je réussis à ressortir du poste de police avec David. Je n’osai lui demander de m’en dire d’avantage sur les faits. Il avait forcé l’entrée de sa maison d’enfance, en ce jour d’anniversaire de la disparition de ses parents. Point. Je ne voyais pas ce qu’il y avait de criminel là-dedans… Bien que la demeure soit aujourd’hui la propriété de la municipalité – désert juridique oblige –, elle était laissée à l’abandon. Alors ? David ne me suivit pas au An Púcán et partit rapidement trouver refuge à la maison. Je ne le forçai pas et pris sans m’en rendre compte la direction du pub. Le trac avait laissé place à la tristesse, qui fut encore plus abyssale après ma conversation bouleversante avec cette chère Rose. – Comment ai-je pu oublier l’anniversaire… La petite femme semblait soudainement ployer sous le poids d’un chagrin beaucoup trop lourd pour ses épaules frêles.



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