vendredi 19 octobre 2018

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Soudain, Épicène vit apparaître son père devant elle. Il la regarda avec tant de contrariété qu’elle eut du mal à ne pas s’étrangler avec sa bouchée de BN. Sentant que sa présence dérangeait, elle fila dans sa chambre dont elle ferma la porte. Elle s’assit sur le lit et dans sa tête, elle entendit la voix intérieure dire : – Je n’aime pas papa. Le savoir était une chose, le formuler changeait la donne. Malgré le calme et l’absence d’étonnement, les mots produisaient un effet considérable. La révélation accédait à une réalité supérieure, elle devenait un monument de l’esprit. « Je n’aime pas papa. » Même le son grotesque – papapa – déterminait l’énormité du constat. Désormais, la vie serait différente. Bien qu’Épicène n’éprouvât aucune honte, elle sut qu’il faudrait garder pour soi ce papapa, comme un dogme que le monde n’était pas prêt à recevoir. Pourquoi avoir des remords de ne pas aimer qui ne l’aimait pas ? La question ne méritait aucun état d’âme.



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Bizarrement, maman aimait papa. Elle ne le lui avait pas dit, mais cela se voyait, se sentait, s’entendait. Maman avait pour s’adresser à papa une voix pleine de déférence, des yeux intenses et des gestes choisis. Papa ne remarquait pas ces manières, qui ne partageait pas son trouble. Si Épicène avait dû formuler le sentiment de son père pour sa mère, elle eût dit qu’il la supportait – à condition qu’elle parle peu et qu’elle existe le moins possible. Et elle, est-ce qu’il la supportait ? Pas sûr. Les rares fois qu’il lui disait quelque chose, c’était : « Tu es insupportable ! » Épicène était insupportable quand elle jouait au salon, quand elle chantait dans sa chambre, quand elle ne mangeait pas, quand elle mangeait, quand elle manifestait de l’enthousiasme. Maman n’osait pas prendre la défense de sa fille. Elle attendait que papa s’en aille et disait : « Papa est énervé par son travail. » Ou : « Papa est fatigué. » L’enfant opinait. Elle aurait voulu répondre à sa mère que cela n’avait pas d’importance. Pour ce qu’elle se souciait de ce personnage, il pouvait lui dire n’importe quoi. Si elle ne lui tenait pas ce

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langage, c’était parce qu’elle sentait que maman en aurait été offensée. Elle se demandait si tous les hommes étaient semblables à son père. Quand elle entra au CP, elle eut une amie en la personne de Samia, la seule de sa classe qui ne poussât pas des cris d’épouvante hilare à l’annonce de son prénom. Samia l’invita à dormir à la maison. Ce fut une expérience stupéfiante. Chez Samia, rien n’était comme chez elle. Elle avait des frères et des sœurs innombrables. Dans son appartement, il y avait tellement de gens qu’elle mit du temps à identifier ses parents. La mère de Samia préparait continuellement un délicieux thé très sucré. Quant au père, il attrapait sa fille dans ses bras et l’embrassait avec des paroles d’affection à n’en plus finir. Ensuite, il disait : – Toi, tu es Épicène, l’amie de ma fille. Tu es ici chez toi. Cet homme était aussi chaleureux et aimable que papa était glacial et odieux. 

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Si on te demande notre adresse, tu dis que nous habitons près de la place des Victoires, n’est-ce pas ? Épicène réfléchit. Géographiquement, il n’y avait rien de plus vrai. Pourquoi sentait-elle que le propos était désagréable ? Comment questionner sa mère sans la blesser ? Elle avait huit ans quand elle demanda à maman pourquoi il fallait mentionner la proximité de la place des Victoires. – Parce que c’est chic, répondit-elle en souriant avec un peu de gêne. La petite comprit aussitôt le peu de chic de la rue Étienne-Marcel. La place des Victoires rayonnait d’élégance et de beauté classique, contrairement à leur rue sympathique et commerçante. Donc, papa avait honte de son adresse. Elle le trouva ridicule. Épicène aimait la rue Étienne-Marcel. C’était là que se situaient l’école, l’appartement, la boulangerie. Sa vie lui allait parfaitement. N’avoir qu’une seule amie était idéal puisqu’il s’agissait de Samia. Maman était merveilleuse, il suffisait d’ignorer papa. L’enfant excellait en cette discipline qui consistait à dire, le matin : « Bonjour Papa » (faire entendre la majuscule), et à adapter la formule en fonction de l’heure où réapparaissait l’indésirable individu, sans mettre dans sa voix l’ombre d’une ironie, et sans avoir l’air de remarquer qu’aucune réponse n’était jamais apportée à cette courtoisie. Maman semblait s’inquiéter de cette froideur du père à l’égard de sa fille. Épicène aurait voulu la rassurer en lui confiant le fond de sa pensée, à savoir qu’elle se passait très bien de l’attention paternelle, mais elle sentait que sa mère aurait été choquée d’un tel propos.

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Tout le monde était d’accord pour affirmer l’importance du père. Samia disait à son amie que son père était le seul homme qu’elle aimait parce qu’il était infiniment supérieur aux autres. Maman évoquait souvent son père avec tristesse, expliquant à sa fille combien elle regrettait qu’elle n’ait pas encore rencontré un homme si prodigieux. Épicène écoutait ces considérations avec perplexité, se gardant de juger, mais constatant que pour sa part, elle n’éprouvait même pas de déception vis-à-vis de son père. « De lui, je n’attends rien », concluait-elle. Si sa mère ne l’avait pas aimée, elle aurait voulu mourir. Son père ne l’aimait pas ? Elle le lui rendait bien, point final. Son cynisme secret allait plus loin. Elle savait que c’était lui qui pourvoyait à leurs besoins matériels, qui les entretenait ; souvent, quand la présence de son père lui pesait, elle le regardait en pensant : « Donne-nous l’argent et va-t’en ! » Très vite, les parents cessèrent de convoquer la baby-sitter lorsqu’ils sortaient. « Notre fille est tellement sage qu’elle se garde toute seule », disait maman. « Elle n’a même pas l’imagination de faire une bêtise », commentait papa.

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Tout le monde était d’accord pour affirmer l’importance du père. Samia disait à son amie que son père était le seul homme qu’elle aimait parce qu’il était infiniment supérieur aux autres. Maman évoquait souvent son père avec tristesse, expliquant à sa fille combien elle regrettait qu’elle n’ait pas encore rencontré un homme si prodigieux. Épicène écoutait ces considérations avec perplexité, se gardant de juger, mais constatant que pour sa part, elle n’éprouvait même pas de déception vis-à-vis de son père. « De lui, je n’attends rien », concluait-elle. Si sa mère ne l’avait pas aimée, elle aurait voulu mourir. Son père ne l’aimait pas ? Elle le lui rendait bien, point final. Son cynisme secret allait plus loin. Elle savait que c’était lui qui pourvoyait à leurs besoins matériels, qui les entretenait ; souvent, quand la présence de son père lui pesait, elle le regardait en pensant : « Donne-nous l’argent et va-t’en ! » Très vite, les parents cessèrent de convoquer la baby-sitter lorsqu’ils sortaient. « Notre fille est tellement sage qu’elle se garde toute seule », disait maman. « Elle n’a même pas l’imagination de faire une bêtise », commentait papa.

– Ça n’a pas l’air si différent de l’autre côté, dit Samia. J’irai te voir. Ça ne changera rien entre nous. Épicène remarqua cependant que Samia n’avait pas répondu à sa première question. Traverser la Seine demeurait bel et bien une épreuve initiatique. Elle se renseigna sur Orphée. Poète, à l’époque – laquelle ? c’était difficile à savoir –, cela ne signifiait pas la même chose qu’aujourd’hui. Un poète chantait ses poèmes en jouant de la lyre. Ainsi, il les retenait sans avoir besoin de les écrire. Pour ce motif, les enfants de cette période ne devaient pas apprendre par cœur des poésies et les réciter d’un air godiche devant la classe. Le poète était à la fois le poème, la musique et le texte. Pour passer à la postérité, il devait rencontrer un autre poète et lui transmettre son art par contagion.

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En juin, Claude acheta un appartement situé rue de Bourgogne, dans le VIIe arrondissement. Le déménagement aurait lieu l’été. La nouvelle vie commencerait en septembre. Il se rendit à l’école de la rue Étienne-Marcel pour chercher le dossier scolaire de sa fille. Il passa dans la cour de récréation où les enfants s’adonnaient à leurs jeux. Le hasard voulut qu’il tombât sur Épicène et Samia en train de faire du hula-hoop. Il se figea un instant et adressa à sa fille un regard de haine qui cloua la petite sur place. Puis il poursuivit sa route. Ces quelques instants n’avaient pas échappé à Samia. – Qui c’est, ce type ? interrogea-t-elle. – C’est mon père. – C’est ton père ? Épicène vit l’incrédulité et l’indignation dans les yeux de son amie. Elle sut qu’un grand moment était arrivé : il fallait qu’elle parle à Samia, qu’elle lui avoue, qu’elle lui explique. Samia la dévisagea avec insistance. Épicène ouvrit la bouche pour parler et c’est alors que le drame se produisit. Les mots ne vinrent pas. La fillette ne les trouva pas. Par la suite, elle essaya de s’expliquer à elle-même cette défaillance. Ces gloses a posteriori ne résolurent pas le mystère. À dix ans, Épicène ne fut pas capable de dire à sa meilleure amie que son père était un sale type et qu’elle le détestait. Son silence dura trois minutes, au terme desquelles Samia montra qu’elle n’attendait plus de réponse. 

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