vendredi 19 octobre 2018

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Épicène détesta la rue de Bourgogne. Elle différait peu de la rue Étienne-Marcel, si ce n’est par une atmosphère de raideur que l’enfant identifia au chic. Le nouvel appartement n’était ni plus grand ni plus confortable que le précédent. On aurait cherché en vain où résidait son supplément d’élégance. C’était une pure affaire de langage. Au téléphone, Claude ne perdait pas une occasion de dire : « Passez donc rue de Bourgogne. » Ou : « J’ai laissé les documents rue de Bourgogne. » Du temps de la rive droite, Épicène habitait à 50 mètres de l’école. Son collège se situait à présent dans le Ve arrondissement : il fallait s’y rendre en métro. C’était le moindre des désagréments de cette existence neuve. Le pire, c’était l’éloignement de Samia. En rentrant du collège, elle se jetait sur le téléphone pour appeler sa meilleure amie. Elles se parlaient pendant des heures. Plus elles se parlaient, plus elles avaient de choses à se dire. Elles avaient un point commun fondamental : la haine du collège. Chacune prétendait que le sien était encore plus exécrable que celui de l’autre. Cela donnait lieu à des comparaisons interminables, ponctuées de hurlements de dégoût destinés à exprimer leur connivence.




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Une après-midi, exceptionnellement, Claude travaillait à la maison quand le téléphone sonna. Épicène eut beau se précipiter, son père décrocha. – Allô ? Ah oui, tu es Samia, la fille de l’épicier marocain… Comment ça, ton père n’est pas épicier ? Ça existe, des Marocains, en France, qui ne sont pas épiciers ? Attends, ma fille est devant moi, je te la passe. – Bonjour Samia, dit Épicène. – Salut, lui répondit une voix glaciale et méconnaissable. Long silence. – Tu sais quoi ? Je ne vais plus jamais te parler, reprit Samia. Et peut-être que tu portes pas de serre-tête, mais tu es quand même une bourgeoise. Elle raccrocha. Épicène connaissait assez Samia pour savoir qu’elle ne reviendrait pas sur ses paroles. Elle regarda le calendrier et pensa : « Le 19 novembre 1985 est le jour de ma mort. J’ai onze ans. » Si elle avait été une fille ordinaire, elle serait allée hurler sa haine à son père ou demander des comptes à sa mère. Épicène garda ses cris dans son cœur et se coucha sur son lit pour devenir la statue de la vivante qu’elle avait été. Elle se rappela le jour de juin où Samia avait vu son père et où elle aurait dû lui expliquer qui il était. Les mots qu’elle n’avait pas trouvés alors jaillirent de ses lèvres muettes : – Mon père est un monstre. Il me hait depuis ma naissance. Il ne me tue pas, parce que c’est interdit par la loi.


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Épicène regarda Dominique avec consternation. « J’aime ma mère mais elle aime mon père. La vie n’est pas un cadeau », pensa-t-elle. – Je n’ai rien à lui dire, maman. Je viens de perdre ma meilleure amie et c’est à lui que je le dois. Quand Dominique eut quitté la pièce, l’enfant se rappela le temps béni où elle estimait qu’un père n’avait aucune importance. Comme elle s’était trompée ! À présent, la vérité lui apparaissait dans toute son horreur. Le père, c’était la porte de l’existence : que l’on veuille entrer ou sortir, il fallait obtenir son blanc-seing. Si le père était pourri, la porte était condamnée. « J’ai onze ans. Encore sept années à tirer dans cette prison. Comment vais-je tenir ? » En guise de réponse, un grand froid s’empara d’elle. Il existe un poisson nommé cœlacanthe qui a le pouvoir de s’éteindre pendant des années si son biotope devient trop hostile : il se laisse gagner par la mort en attendant les conditions de sa résurrection. Sans le savoir, Épicène recourut au stratagème du cœlacanthe.

– Je veux que Paris connaisse ta beauté, dit Claude. L’épouse savourait ce qu’elle prenait pour un retour de flamme. Elle n’appréciait guère les dîners en ville ; pourtant, elle éprouvait de la griserie à sentir que son mari avait besoin de la montrer. Elle s’offrait aux regards mondains, expérimentant l’érotisme étrange d’enorgueillir celui qu’elle aimait. Il était loin le temps sordide de la rue Étienne-Marcel où Claude lui interdisait de parler en public. À cette époque, sortir relevait pour elle du devoir et de l’humiliation. Dès qu’elle ouvrait la bouche, son mari la fusillait des yeux. Désormais, il ne perdait pas une occasion de la mettre en valeur. « Que se passe-t-il ? » s’interrogeait Dominique. Ils avaient quarante ans : ce devait être cela. Auparavant, elle envisageait cet âge avec terreur. Comme elle s’était trompée ! Pour la première fois de sa vie, elle avait l’impression de vivre pleinement. Sa fille sage et autonome ne nécessitait aucun soin. Son époux, libéré de l’angoisse de la réussite, pour ce motif qu’il avait atteint durablement ses objectifs, dégustait enfin son triomphe et y conviait une épouse délivrée de ses peurs. Longtemps associée au périmètre de sécurité et à la longue attente que devait respecter une personne contagieuse, la quarantaine révélait sa vérité que Dominique trouvait sublime : à quarante ans, on récoltait le fruit de ses efforts.

le miroir : aucune ride, la silhouette idéale, pas un cheveu blanc, et surtout, dans les yeux, un éclat neuf, celui de la confiance. Claude dorénavant l’associait à ses projets et lui demandait de l’aider. Elle exultait. Ainsi, il lui dit qu’il souhaitait entrer en relation avec un certain monsieur Cléry, gros bonnet d’une des plus importantes sociétés d’électronique. Pour des raisons qui lui échappaient, faire affaire avec cet homme important constituerait un aboutissement dans sa carrière. – Mais il est inapprochable. Je me suis inscrit à son club de sport et je ne l’ai pas même aperçu. Entrer dans son cercle est au-dessus de mes moyens. – Tu diriges Terrage Paris depuis plus de dix ans. Ne te suffit-il pas de l’appeler et de l’inviter à dîner ? – Hélas non, ma chérie. La famille Cléry, c’est l’équivalent moderne du salon des Guermantes. Détail amusant : cet homme a trois filles, dont deux fréquentent le collège de notre Épicène. – Comment s’appellent-elles ? Claude ouvrit le Who’s Who. – Éléonore, née en 1972, et Caroline, née en 1973. – Dommage, elles ne sont pas du même âge qu’Épicène. – Qu’est-ce que cela aurait changé ? Notre fille est si peu liante, dit Claude. – Ce n’est pas à ça que je pense, déclara Dominique, les yeux brillants, mais aux réunions de parents d’élèves qui permettent de faire connaissance. Tiens, j’y pense, dans quinze jours, il y a une rencontre parents-professeurs pour toutes les classes. La mère des petites y sera forcément. Car il y a une madame Cléry, n’est-ce pas ?


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femmes rivalisaient d’élégance, comme pour épater les autres mères d’élèves. Cette fois, je vais m’y mettre aussi. Le couple éclata de rire. La mère demanda à sa fille s’il y avait des professeurs communs à la 5e, la 4e et la 3e. – Oui, il y en a plusieurs, répondit Épicène. Histoire, mathématiques, latin. – Sais-tu si Éléonore Cléry, de 3e, et sa sœur Caroline, de 4e, ont choisi d’être en section latin ? – Maman, je ne connais déjà pas le nom des élèves de ma classe. Comment veux-tu que je sache un truc pareil ? Dominique soupira. À douze ans, sa fille avait la sociabilité d’un bigorneau. Par ailleurs, ses résultats scolaires ne déclinaient pas. Quand même, la rupture avec Samia datait d’il y a plus d’un an ! Épicène ne pouvait-elle pas passer à autre chose ? – Il n’y a pas une photo de madame Cléry dans le Who’s Who ? demanda-t-elle à Claude. Il n’y en avait pas. – Pas grave. Je me débrouillerai. Le jour J, Dominique s’habilla comme pour un dîner en ville et, au comble de l’excitation, se rendit au collège. Des files étaient organisées devant des portes sur lesquelles on avait inscrit le nom, la matière et la classe des divers professeurs. Dans l’alignement des parents qui patientaient pour le professeur d’histoire des 5e, 4e, 3e, elle repéra une femme de son âge, très élégante sans donner l’impression de s’être endimanchée. Elle ne regardait personne, contente de sa solitude. Dominique se rapprocha d’elle au maximum. « Si les Cléry sont les Guermantes d’aujourd’hui, je tiens ma duchesse », pensa-t-elle. Elle chercha un prétexte pour lui parler et, finalement, elle choisit le plus idiot :

Arrivée devant chez elle, Dominique se recomposa un visage. Elle entra dans la chambre d’Épicène et lui raconta les propos de madame Caracala. – Quelle grosse idiote ! explosa la gamine, qui détestait qu’on s’inquiète à son sujet. – Est-il vrai que tu n’adresses la parole à personne, ma chérie ? – Quand personne ne m’intéresse, je ne parle à personne. Le jour où quelqu’un m’intéressera, je lui parlerai. Tout va bien, maman, je t’assure. Un peu rassérénée, elle attendit le retour de son mari. De même qu’elle n’avait pas mentionné à sa nouvelle amie les circonstances de la rupture entre Épicène et Samia, elle cacha à Claude la ruse à laquelle elle avait recouru. Mais elle lui dit qu’elle l’avait raccompagnée en taxi rue de Bourgogne. – Sais-tu que c’est une très belle femme ? Distinguée, beaucoup d’allure. Et elle porte un prénom qui lui va à merveille : elle s’appelle Reine. – Ah oui, commenta-t-il d’un air absent, avant d’ajouter en la prenant dans ses bras : Dire que tu es une parfaite intrigante, et que je ne le savais pas. – Je vois bien que cela t’intéresse peu. Que veux-tu, pour rencontrer le mari, il faut commencer par l’épouse. Je te jure que nous finirons par être invités chez eux, déclara-t-elle d’un ton héroïque. – Je n’en doute pas, ma Dominique, répondit-il. Le lendemain, elle s’assit sur le canapé à côté du téléphone et ne bougea qu’au déclenchement de la sonnerie. – Dominique, c’est Reine. Comment allez-vous ? – J’ai à peine dormi.


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elle la mangeait des yeux sans s’en cacher. Mais dès qu’arrivèrent les trois jeunes filles de la maison, Épicène rentra dans sa coquille. Dominique s’extasia : – Trois copies conformes de leur mère ! Florence, seize ans, Éléonore, quinze ans, et Caroline, quatorze ans, rivalisaient de splendeur et d’éclat. Elles tentèrent de convaincre Épicène de les accompagner dans leurs appartements et se heurtèrent au plus renfrogné des refus. Les adolescentes n’insistèrent pas et disparurent en un tourbillon. – Votre théorie se vérifie, déclara Reine. Commença l’année la plus formidable de la vie de Dominique. Son amitié neuve ne cessait de s’intensifier. Et plus Reine lui manifestait son affection, plus Claude rivalisait en compliments à son égard. Elle passait presque toutes ses journées avec Reine et presque toutes ses soirées à raconter à son mari ce qu’elles avaient fait ensemble. « Comme il est gentil de m’écouter avec tant d’intérêt ! Je ne vois pas comment nos histoires peuvent l’intéresser », pensait-elle. Et en même temps, elle ne lui disait pas ce qui lui importait le plus. Il lui arrivait ce qui peut se produire de plus grisant dans une existence : elle était séduite. Claude aussi l’avait séduite et elle avait adoré cela, qui avait duré quelques jours. Avec Reine, la séduction n’en finissait pas. La nouvelle amie avait un art infini pour distiller son charme. À l’évidence, il ne s’agissait pas d’une technique. Reine procédait par la plus naturelle des magies. Quand, au terme d’une expédition en ville, les deux femmes regagnaient l’appartement de la montagne Sainte-Geneviève, la maîtresse des lieux débouchait une bouteille de champagne en disant que le Deutz était son thé préféré.


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Le soir venu, Dominique enfila la jupe que son amie avait particulièrement admirée dans sa penderie. Elle allait parfaitement avec le corsage de lin noir qu’elle lui avait offert. – Tu es splendide, ma chérie, dit son époux. Elle pensa que son heure de gloire était venue et resplendit. Un taxi les conduisit place du Panthéon. Claude paraissait très ému. Elle le félicita pour le magnifique bouquet de camélias rouges qu’il avait acheté. Un majordome les débarrassa de leurs manteaux et les introduisit au salon. Reine se leva pour les accueillir. – Bonsoir, Dominique. Oh, les superbes camélias ! Merci ! – Bonsoir, Reine. Permettez-moi de vous présenter Claude, mon mari. Ils se saluèrent avec une politesse marquée, tandis que Jean-Louis vint lui serrer la main. C’était la première fois que Dominique le voyait, elle le trouva impressionnant. Ensuite, il salua son mari, d’une manière si neutre que cela frôlait la froideur. On leur servit une flûte de Deutz cuvée Amour. – C’est le meilleur champagne du monde ! s’écria Dominique. Jean-Louis lui sourit comme à une enfant. Elle se demanda si elle avait dit une sottise.

On servit le buffet dînatoire. Au lieu de mets tape-à-l’œil, caviar ou foie gras, les Cléry proposaient des classiques d’une simplicité déconcertante : un jambon de Parme tranché à la demande, une immense mozzarella dont on pouvait prélever une part que l’on arrosait soi-même d’huile d’olive, des artichauts à la romaine. Dominique admira cet art exemplaire du naturel et du chic. Tandis qu’elle dînait en discutant avec une amusante vieille dame, elle se rendit compte qu’elle ne voyait plus son amie. Elle ne s’en inquiéta pas. Mais au moment d’aller se resservir, elle remarqua que Reine n’avait pas réapparu. « Aurait-elle eu un malaise ? Peut-être s’est-elle retirée dans sa chambre », pensa-t-elle, inquiète. Elle quitta subrepticement la salle de séjour et passa par le dressing qui communiquait avec la chambre. Ce fut là qu’elle entendit la voix de Claude et qu’elle resta figée à écouter : – Sais-tu ce que signifie le camélia rouge en langage des fleurs ? « Vous êtes la plus belle. » Oui, tu es la plus belle. – Tu es gentil. Si nous retournions nous sustenter ? As-tu assez dîné ? Dominique n’en revint pas de ce tutoiement. Reine ne tutoyait que son mari et ses enfants. – Je n’ai pas faim et tu le sais. – J’ai mis du temps à comprendre que c’était toi. Des Claude Guillaume, il y en a quelques-uns. Quand j’ai rencontré ta femme, je me suis arrangée pour voir ton appartement mais tu n’y as laissé aucune trace de toi. Et puis j’ai rencontré ta fille. Là, je n’ai plus douté. Elle te ressemble tellement.


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– En aucun cas. La preuve, c’est que j’aime mes filles et que j’aime la tienne. Comment peux-tu ne pas aimer une adolescente à ce point exceptionnelle ? – Arrête avec ça. Ma fille a été le premier signe de mon erreur. Ta réaction est la deuxième. – Tu n’imagines pas un instant que ton enfant a une vie en dehors de toi ? Tu ne la vois que par rapport à toi ? Tu es un psychopathe profond ! – Que veux-tu, je ne suis pas un hypocrite. Oui, je déteste ma fille. – On jurerait que tu es fier de toi quand tu dis cela. – Je suis fier de ne rien cacher à la femme que j’aime. J’ai compris que j’avais perdu la partie. C’est égal, je la jouerai jusqu’au bout. S’il faut que j’aille tuer ma fille de mes propres mains pour te dire de quoi je suis capable pour toi, je le ferai. Cette phrase agit comme un électrochoc sur Dominique. Jusqu’alors, elle avait écouté cette conversation dans l’épouvante. « Si j’avais une arme, j’irais les tuer tous les deux et puis je me tuerais », avait-elle pensé. Soudain, son unique préoccupation fut de sauver Épicène. Elle quitta le dressing, rejoignit le vestiaire et prit son manteau. – Vous m’excuserez auprès de madame Cléry, j’ai un malaise, dit-elle au majordome. Elle descendit au sous-sol, s’installa au volant de la Mini et roula jusqu’à la rue de Bourgogne en quatrième vitesse. Épicène était en train de lire l’Iliade en version bilingue. – Ma chérie, nous partons pour toujours. Emporte l’essentiel. L’adolescente réagit comme si elle attendait cette injonction depuis des années. Elle jeta dans un sac à dos les rares souvenirs.

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